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La nuit, les couleurs sont grises

Pas de doute : il était en train de ronfler comme un sonneur débile ! Au plus profond d’un de ces micro-sommeil qui vous prennent quand on s’y attend le moins, au volant ou devant un ordinateur.

Bass, David de son prénom, se réveilla en sursaut, la main toujours crispée sur le stylet, persuadé de n’avoir pas perdu pied plus de quelques secondes. Il lui avait semblé entendre un grésillement étrange juste avant de retrouver son écrans. Toutes les lumières étant éteintes, il mit naturellement ça sur le dos des onduleurs dont était équipée la salle de Travaux Pratiques et qui avaient dû prendre le relais et permettre à tous les moniteurs d’éclairer chichement les lieux de leur lueur pâlotte.

Une heure du matin ! Ça faisait des plombes qu’il était planté là à plancher comme un dingue sur ce projet personnel : pas étonnant qu’il s’endorme sur place et qu’il aie le bas du dos en compote ! David bâilla à s’en décrocher le maxillaire inférieur, se frotta les yeux engourdis et sauvegarda une nouvelle fois. Pas la peine de perdre tout ce ce travail pour une bête histoire de coupure de courant, s’il voulait rendre quelque chose de présentable à Fred.
Un café ! Noir, épais comme la nuit et sans sucre. Voilà ce qu’il lui fallait pour redonner un dernier coup de fouet à son projet avant que la nuit ne touche à sa fin. Constatant qu’il était le dernier bagnard du Graphisme à son poste, David se leva et se dirigea illico vers le distributeur le proche (celui de l’étage du dessus).

En quittant la salle des Ecrans, il réalisa soudain qu’une inhabituelle torpeur avait envahi l’ESMI en même temps que l’obscurité. Alors qu’il était courant de voir zoner tout un tas d’apprentis créateurs dans ses murs à toute heure du jour et de la nuit, l’endroit semblait aujourd’hui désespérément abandonné et étrangement silencieux.


Les verrières du toit diffusaient la lumière de la lune. Ce qui donnait un éclairage sirupeux mêlant argent et bleu pâle. Et ce qui lui rappela surtout les rumeurs qui circulaient sur cette école dans les rues les plus sombres de Bordeaux : bien fréquentée et parfaitement fréquentable...
sauf certaines nuits de pleine lune au cours desquelles il s’y passait de bien étranges évènements à en croire les cris qui en sortaient ! Légende urbaine de poivrots fans de science fiction et en mal d’émotion forte, sans doute...
Mais des coups sourds et des gémissements violents le tirèrent soudain de sa rêverie vers la réalité pour le moins sombre.

Les bruits venaient tout droit du coin vers lequel il se dirigeait. Leur cause lui fut rapidement évidente : deux étudiants de deuxième année étaient en train de passer à tabac les distributeurs. Plus précisément, l’un deux était collé à celui de boissons chaudes , comme s’il voulait l’embrasser...
ou l’embarquer, tandis que l’autre matraquait l’armoire à sodas à grands coups de rouleau à dessins. En appuyant sa haine par de cris inarticulés et parfaitement inintelligibles.

David connaissait ces deux-là : adeptes du crayon autant que des crampons, il préférait éviter leur contact aussi dévastateur à l’école que sur n’importe quel terrain de rugby ( leur musculature semblant faire particulièrement des ravages chez les graphistes femelles...).
Leur comportement présent, étrangement éclairé par le distributeur encore vivant, ne l’incitait pas à changer ses habitudes. Il avait abandonné l’espoir d’un café quand Rico, le plus lourdaud des deux (celui qui venait juste d’achever sa victime), releva la tête et l’aperçut :

- He ! Toi... Faim...

David frissonna au son de sa voix rauque bestiale et à la vue de ses yeux vides, teintés de gris. Absolument semblables à ceux de son acolyte bavant et grimaçant ! Il avait fallu un rayon de lune facétieux ou une étincelle de l’éclairage moribond de la machine éventrée pour qu’il s’en rende compte. Mais cela suffit pour redonner vie aux jambes plombées de notre infographiste fatigué. Il tourna les talons et s’éloigna du mieux qu’il put (en ayant peu d’espoir de distancer ces brutes sportives gavées de muscles et survitaminées).

Il était en train de dévaler l’escalier quand il se permit un coup d’oeil en arrière. Ce qui lui permit de constater que les brutes étaient pour le moins au ralenti, se contentant de grogner en se traînant maladroitement dans sa direction.
L’espoir revint... mais pas la moindre idée sur le genre de mascarade gothique en cours ! Il ne s’arrêta pas au niveau des ateliers et continua sa descente effrénée vers le rez-de-chaussée, espérant naïvement atteindre la sortie de l'École et le monde extérieur normal. Les escaliers baignaient dans une pénombre hachée de raies de lune, et il dut rapidement ralentir, en dépit de la peur viscérale que lui inspiraient ses poursuivants. Cela lui permit d’entendre les pleurs. Des reniflements typiquement féminins mais pas vraiment compréhensibles.

Encore tremblant de l’épisode précédant, David descendit les dernières marches qui menaient aux formes frissonnantes au bas de l’escalier sources de cette tristesse bruyante. Un éclair brutal et silencieux (depuis quand le temps avait-il basculé à l’orage en cette nuit de folie ?) éclaira de bleu ces silhouettes gémissantes et lui coupa le coeur.
La belle et douce Monica était en train de pleurer en tenant dans ses bras d’ivoire son beau Sacha. Ces deux-là ! Toute l'École vivait leur amour au jour le jour. Elle belle à en oublier de respirer (comme elle était dans sa promo, plus d’une fois David avait bien failli lui proposer de prendre en photo son sourire de Madone d’un autre âge...
avant de tourner les talons, rouge comme une pivoine pubescente !). Lui fragile et souriant, béni des dieux d’être aimé comme ça. Le coeur de David reprit sa course habituelle et sa respiration se fit plus calme. Il souriait presque, stupidement, paternel et protecteur, en touchant l’épaule de Monica qui pleurait sur son Sacha immobile :

- Ca ne va pas ? Je peux vous aider ?

Ce qu’on peut être limité au niveau des dialogues aux alentours de une heure du matin après une journée de travail et une course insensée devant un couple de zombies sportifs décérébrés ! On ne peut pas toujours être brillant et pertinent, se dit il, désabusé...
juste avant de remarquer l’étrange regard vitreux de Sacha qui avait tout d’une poupée de cire désarticulée. Il eut un mouvement de recul réflexe lorsque Monica tourna se yeux noirs de geai vers lui...
ainsi que ses dents étincelantes suintant du même liquide sombre que celui ruisselant sur le cou de son amour inerte !

La peur est la meilleure conseillère dans bien des cas. Toujours est il qu’elle lui permit de se vautrer sans aucune élégance jusqu’en bas de l’escalier. Et de se relever douloureusement. Il courut du mieux qu’il put en boitillant lamentablement vers la sortie. Derrière lui, la belle au teint ivoire gémissait d’une voix d’outre-tombe :

- Mon amour ?.... Donne-moi...

Les tripes au bord des lèvres, David allait enfin ouvrir cette foutue porte quand une main de fer agrippa son épaule et le secoua. Il ne sentait même plus son coeur battre tellement sa panique était immense. Aussi ne réagit-il absolument pas lorsque le terrible Professeur Fred lui assena de sa voix tonitruante et grinçante qui avait hérissé des générations d’élèves :

- David ! Vous êtes stupide. Ne savez-vous pas que la nuit les couleurs sont grises ici ?

Lorsque le prof se jeta goulument sur sa carotide palpitante, il ne vit plus que le noir. Absolu.
- Aaaah ! Il s’était endormi ! Le coeur battant la chamade, David ouvrit grand les yeux. Tous les muscles douloureusement crispés, la gorge et les yeux secs... et la main serrant le stylet. Face à l’écran, seule source lumineuse dans la salle de Graphisme, puisque les néons étaient apparemment morts.
Il allait se lever pour se chercher un café noir au distributeur quand il lui sembla entendre des coups sourds.

zombies
Achel © Janvier 2009